Sanguinière 1
Il fallait d’abord le trouver. Au détour d’un chemin que les plantes vora-
ces dissimulaient peu à peu. Pesanteur des sapins dont l’odeur brûlait l’été et
dont la masse menaçait l’hiver. Dans ce lieu oublié du monde où seuls vivaient
les animaux sauvages, se dressait l’énorme maison déjà assiégée de toutes parts.
Les écureuils ne se sauvaient pas. Un geai criait dans les arbres. La vieille fem-
me vivait là, seule, grande dans sa robe noire. Ses cheveux blancs tirés couron-
naient sa tête fine d’un petit chignon serré. Un pli de tristesse ou d’amertume
marquait sa bouche et ses yeux pâles. Elle parlait aux abeilles et gourmandait
le chat qui guettait l’hirondelle.
Dans le silence des nuits d’hiver étouffées par la neige, elle parcourait les piè-
ces de la maison, un bougeoir allumé à la main et appelait les morts, les sup-
pliant de lui envoyer un signe, un seul, rappelant à son mari défunt la promes-
se qu’il lui avait faite de communiquer avec elle, inconsolable et acharnée de-
vant l’échec.
Elle voyait “ des choses ”. Un jour, au bout d’un sentier forestier, une femme
vêtue de blanc lui avait fait signe et avait disparu. Un soir d’été, elle avait en-
tendu crépiter l’incendie qui avait détruit la ferme construite par son père bien
des années auparavant et vu les gens qui tentaient d’arrêter les flammes. De
cette époque datait la ruine de son père et son désintérêt pour l’existence qui
l’avaient peu à peu détruit. Quant à elle, Marie-Amélie, elle avait décidé de
se retirer en cet endroit où son père pensait recommencer une vie et où le
désespoir et la mort l’avaient rejoint.
Assise sur un banc de bois, près de l’entrée de la maison, elle regardait défi-
ler les jours et tricotait de ses aiguilles cliquetantes une chaussette qui pour-
rait servir...Les guêpes de l’été se posaient sur son bras. Elle songeait à ce
père qui avait ressenti, à un moment donné de sa vie, un appel secret pour
ce lieu ignoré où cacher sa détresse et commencer une nouvelle existence.
Elle y finissait la sienne, sans désir, sans gaîté ni tristesse, adaptée aux sai-
sons, plongée au coeur de cette puissante nature, vivant de peu, oublieuse
des hommes et elle-même presque disparue des mémoires. Parfois, un jour-
nalier passant sur le chemin, venait la saluer et lui donnait un journal déjà
vieux où son regard liquide déchiffrait à travers une grosse loupe des nou-
velles déjà anciennes dont elle s’étonnait un instant. La maison n’était plus
pour elle qu’une sorte de monument dédié au passé où elle entrait le moins
possible. Elle n’allait dans la vaste salle à manger que pour l’indispensable
: entreposer quelques pommes ridées, donner un tour de clé à la pendule
dont le mécanisme craquait sous ses doigts. Vestiges d’un luxe oublié, on
distinguait dans la pénombre les chaises de cuir repoussé clouté de noir
qui soulignaient l’abandon des lieux, entouraient une lourde table d’aca-
jou. Contre le mur, une armoire sombre, ornée de colonnes torsadées, ne
s’ouvrait plus que sur des étagères vides et des profondeurs où l’on aurait
du deviner la lueur des pièces d’or dont la rumeur disait que la vieille les
avait dissimulées là. En face, un vaisselier montrait encore quelques rares
pièces au décor fleuri au milieu desquelles une coupe de porcelaine sur
pied d’étain apportait curieusement un air d’élégance.
Une haute pendule au battant de cuivre ouvragé rythmait inlassablement
des heures aigrelettes grâce aux bons soins de Marie-Amélie qui ne man-
quait jamais de la remonter d’une main de plus en plus incertaine. Sus-
pendu dans le coin d’une fenêtre, un pain de cire sauvage laissait gout-
ter son miel à travers un torchon de toile. A lui seul, il exprimait la pré-
sence et la vie. Dans toute la pièce, régnait la pesanteur du silence et une
odeur de renfermé et de moisi. Les plantes avaient depuis longtemps in-
vesti l’endroit, s’introduisant en longues pousses à travers les interstices
des fenêtres, lançant leurs tentacules le long des murs, s’agrippant
de leurs ventouses sur le papier fané, laissant enfin à leurs feuilles renais-
santes la victoire du renouveau en bouquets verdissants.
La maison n’avait jamais été achevée, bien des fenêtres n’étaient que des
trous noirs où le vent s’engouffrait l’hiver, agitant les cloisons de bois
hâtivement posées et secouant les portes branlantes. Marie-Amélie jetait
des brassées de bois ramassé dans l’antique cuisinière auprès de laquelle
elle se chauffait quand la neige rendait tout autre lieu inhabitable. L’é-
lectricité n’était pas arrivée jusque-là et seule l’eau courante évitait à là
vieille dame d’aller casser la glace les jours de grand froid pour atteindre
l’eau du puits abandonné depuis longtemps. L’hiver s’annonçait quand
elle mettait sur ses épaules une cape de laine noire et qu’elle couvrait ses
doigts déformés d’une paire de mitaines. Rien de plus. Elle se recroque-
villait davantage, se repliait à l’intérieur de la grande carcasse à moitié
vide et attendait les premiers signes du printemps en réduisant le plus
possible son activité. Ses souvenirs d’enfance lui revenaient plus volon-
tiers et elle passait de longues heures parfaitement immobile comme as-
pirée dans un autre monde, dans un autre lieu, à une autre époque.
Ses parents, Gustave et Joséphine Savey, vivaient à Villefranche-
sur-Saône dans les années 1870. A cette époque, Villefranche-sur-Saône
était une petite agglomération d’environ six mille habitants. Cette cité de
style moyenâgeux, entourée de remparts, avait évolué grâce à l’arrivée
du chemin de fer en 1855 et à l’abattement de ses vieux murs d’enceinte
qui avaient ouvert la voie à l’émigration rurale des alentours. Située sur
la rive droite de la Saône, à l’intérieur des terres, elle était traversée
dans sa largeur par le Morgon, rivière qui servait en particulier aux tan-
neries et aux tisserands de la ville. Les crues de ce cours d’eau capri-
cieux, qui allait plus loin grossir la Saône, causaient épisodiquement de
gros dégâts aux riverains qui avaient pris l’habitude, pour cette raison,
de construire leur habitat sur pilotis. Malgré ces précautions, les eaux
gonflées stagnaient longtemps et entraînaient des puanteurs tenaces
tout le long des rives. Les environs de la ville étaient constitués de ri-
ches terres agricoles et des vignobles du Beaujolais qui participaient
à la prospérité économique de la région. Au XIXè siècle, Villefranche-
sur-Saône était en pleine expansion démographique et matérielle. La
main d’oeuvre arrivait du Beaujolais et des Dombes voisins. Toute la
ville travaillait pour les tissages de Lyon, ville importante déjà et vers
laquelle toute la région était tournée.
Gustave était le deuxième fils d’un fermier relativement aisé,
possédant sa petite exploitation, sa ferme, ses terres et son bétail. Il a-
vait montré très tôt des dispositions pour le commerce. Il avait suivi,
malgré l’opposition constante de son père qui le vouait depuis son en-
fance au travail des champs, l’enseignement et les conseils d’un chaus-
seur sur mesure de la ville auquel il prêtait gratuitement son aide après
avoir accompli ses tâches de paysan. Ses progrès furent rapides et il
devint très vite indispensable à son patron qui ne fut pas long à deviner
le talent et les aspirations de cet adolescent timide et renfermé mais
plein d’ardeur au travail et capable de trouvailles étonnantes. Il avait,
en effet, commencé à se lancer dans le dessin de formes et sous ses
doigts naissaient des créations hardies et élégantes qui laissaient son
maître songeur. De plus, il plaisait à la clientèle par son sérieux et sa
discrétion. Enfin, il était de bon conseil et faisait preuve d’un goût inat
tendu chez un petit paysan de son âge.
Monsieur Gamet, son employeur, comprit rapidement où était son in-
térêt et proposa au jeune homme un salaire convenable et un emploi
durable. Il le formerait complètement au métier et, avec les disposi-
tions qu’il montrait, il se faisait fort d’en faire l’un des meilleurs
chausseurs de la ville. Appâté par l’argent régulier et désireux depuis
toujours de favoriser son fils aîné Joseph, le père de Gustave lui ac-
corda sans beaucoup de discussions le privilège de travailler en ville,
privilège que ce dernier ne pensait pas obtenir aussi rapidement. Mais
tout le monde était satisfait. Le frère aîné se voyait bientôt maître du <