Sanguinière

Sanguinière 1

Général — Par ratata 04 mai 2008 à 20:30

  

                        Il fallait d’abord le trouver. Au détour d’un chemin que les plantes vora-

           ces dissimulaient peu à peu. Pesanteur des sapins dont l’odeur brûlait l’été et

           dont la masse menaçait l’hiver. Dans ce lieu oublié du monde où seuls vivaient

           les animaux sauvages, se dressait l’énorme maison déjà assiégée de toutes parts.

           Les écureuils ne se sauvaient pas. Un geai criait dans les arbres. La vieille fem-

            me vivait là, seule, grande dans sa robe noire. Ses cheveux blancs tirés couron-

            naient sa tête fine d’un petit chignon serré. Un pli de tristesse ou d’amertume

            marquait sa bouche et ses yeux pâles. Elle parlait aux abeilles et gourmandait

            le chat qui guettait l’hirondelle.

            Dans le silence des nuits d’hiver étouffées par la neige, elle parcourait les piè-

             ces de la maison, un bougeoir allumé à la main et appelait les morts, les sup-

             pliant de lui envoyer un signe, un seul, rappelant à son mari défunt la promes-

             se qu’il lui avait faite de communiquer avec elle, inconsolable et acharnée de-

             vant l’échec.

                        

             Elle voyait “ des choses ”. Un jour, au bout d’un sentier forestier, une femme

              vêtue de blanc lui avait fait signe et avait disparu. Un soir d’été, elle avait en-

              tendu crépiter l’incendie qui avait détruit la ferme construite par son père bien

              des années auparavant et vu les gens qui tentaient d’arrêter les flammes. De

               cette époque datait la ruine de son père et son désintérêt pour l’existence qui

               l’avaient peu à peu détruit. Quant à elle, Marie-Amélie, elle avait décidé de

                se retirer en cet endroit où son père pensait recommencer une vie et où le

                désespoir et la mort l’avaient rejoint.

                 Assise sur un banc de bois, près de l’entrée de la maison, elle regardait défi-

                 ler les jours et tricotait de ses aiguilles cliquetantes une chaussette qui pour-

                 rait servir...Les guêpes de l’été se posaient sur son bras. Elle songeait à ce

                 père qui avait ressenti, à un moment donné de sa vie, un appel secret pour

                 ce lieu ignoré où cacher sa détresse et commencer une nouvelle existence.

                  Elle y finissait la sienne, sans désir, sans gaîté ni tristesse, adaptée aux sai-

                  sons, plongée au coeur de cette puissante nature, vivant de peu, oublieuse

                  des hommes et elle-même presque disparue des mémoires. Parfois, un jour-

                   nalier passant sur le chemin, venait la saluer et lui donnait un journal déjà

                   vieux où son regard liquide déchiffrait à travers une grosse loupe des nou-

                   velles déjà anciennes dont elle s’étonnait un instant. La maison n’était plus

                   pour elle qu’une sorte de monument dédié au passé où elle entrait le moins

                   possible. Elle n’allait dans la vaste salle à manger que pour l’indispensable

                   : entreposer quelques pommes ridées, donner un tour de clé à la pendule

                   dont le mécanisme craquait sous ses doigts. Vestiges d’un luxe oublié, on

                    distinguait dans la pénombre les chaises de cuir repoussé clouté de noir

                    qui soulignaient l’abandon des lieux, entouraient une lourde table d’aca-

                     jou. Contre le mur, une armoire sombre, ornée de colonnes torsadées, ne

                     s’ouvrait plus que sur des étagères vides et des profondeurs où l’on aurait

                     du deviner la lueur des pièces d’or dont la rumeur disait que la vieille les

                     avait dissimulées là. En face, un vaisselier montrait encore quelques rares

                     pièces au décor fleuri au milieu desquelles une coupe de porcelaine sur

                     pied d’étain apportait curieusement un air d’élégance.

                    Une haute pendule au battant de cuivre ouvragé rythmait inlassablement

                    des heures aigrelettes grâce aux bons soins de Marie-Amélie qui ne man-

                     quait jamais de la remonter d’une main de plus en plus incertaine. Sus-

                     pendu dans le coin d’une fenêtre, un pain de cire sauvage laissait gout-

                     ter son miel à travers un torchon de toile. A lui seul, il exprimait la pré-

                     sence et la vie. Dans toute la pièce, régnait la pesanteur du silence et une

                     odeur de renfermé et de moisi. Les plantes avaient depuis longtemps in-

                     vesti l’endroit, s’introduisant en longues pousses à travers les interstices

                      des fenêtres, lançant leurs tentacules le long des murs, s’agrippant

                     de leurs ventouses sur le papier fané, laissant enfin à leurs feuilles renais-

                     santes la victoire du renouveau en bouquets verdissants.

                     

                     La maison n’avait jamais été achevée, bien des fenêtres n’étaient que des

                      trous noirs où le vent s’engouffrait l’hiver, agitant les cloisons de bois

                      hâtivement posées et secouant les portes branlantes. Marie-Amélie jetait

                      des brassées de bois ramassé dans l’antique cuisinière auprès de laquelle

                      elle se chauffait quand la neige rendait tout autre lieu inhabitable. L’é-

                      lectricité n’était pas arrivée jusque-là et seule l’eau courante évitait à là

                      vieille dame d’aller casser la glace les jours de grand froid pour atteindre

                      l’eau du puits abandonné depuis longtemps. L’hiver s’annonçait quand

                      elle mettait sur ses épaules une cape de laine noire et qu’elle couvrait ses

                      doigts déformés d’une paire de mitaines. Rien de plus. Elle se recroque-

                       villait davantage, se repliait à l’intérieur de la grande carcasse à moitié

                       vide et attendait les premiers signes du printemps en réduisant le plus

                      possible son activité. Ses souvenirs d’enfance lui revenaient plus volon-

                      tiers et elle passait de longues heures parfaitement immobile comme as-

                      pirée dans un autre monde, dans un autre lieu, à une autre époque.

                     

                                Ses parents, Gustave et Joséphine Savey, vivaient à Villefranche-

                      sur-Saône dans les années 1870. A cette époque, Villefranche-sur-Saône

                      était une petite agglomération d’environ six mille habitants. Cette cité de

                       style moyenâgeux, entourée de remparts, avait évolué grâce à l’arrivée

                       du chemin de fer en 1855 et à l’abattement de ses vieux murs d’enceinte

                        qui avaient ouvert la voie à l’émigration rurale des alentours. Située sur

                        la rive droite de la Saône, à l’intérieur des terres, elle était traversée

                        dans sa largeur par le Morgon, rivière qui servait en particulier aux tan-

                        neries et aux tisserands de la ville. Les crues de ce cours d’eau capri-

                        cieux, qui allait plus loin grossir la Saône, causaient épisodiquement de

                        gros dégâts aux riverains qui avaient pris l’habitude, pour cette raison,

                         de construire leur habitat sur pilotis. Malgré ces précautions, les eaux

                         gonflées stagnaient longtemps et entraînaient des puanteurs tenaces

                         tout le long des rives. Les environs de la ville étaient constitués de ri-

                         ches terres agricoles et des vignobles du Beaujolais qui participaient

                         à la prospérité économique de la région. Au XIXè siècle, Villefranche-

                         sur-Saône était en pleine expansion démographique et matérielle. La

                         main d’oeuvre arrivait du Beaujolais et des Dombes voisins. Toute la

                         ville travaillait pour les tissages de Lyon, ville importante déjà et vers

                          laquelle toute la région était tournée.

                                        Gustave était le deuxième fils d’un fermier relativement aisé,

                         possédant sa petite exploitation, sa ferme, ses terres et son bétail. Il a-

                         vait montré très tôt des dispositions pour le commerce. Il avait suivi,

                         malgré l’opposition constante de son père qui le vouait depuis son en-

                         fance au travail des champs, l’enseignement et les conseils d’un chaus-

                         seur sur mesure de la ville auquel il prêtait gratuitement son aide après

                         avoir accompli ses tâches de paysan. Ses progrès furent rapides et il

                         devint très vite indispensable à son patron qui ne fut pas long à deviner

                         le talent et les aspirations de cet adolescent timide et renfermé mais

                         plein d’ardeur au travail et capable de trouvailles étonnantes. Il avait,

                         en effet, commencé à se lancer dans le dessin de formes et sous ses

                         doigts naissaient des créations hardies et élégantes qui laissaient son

                         maître songeur. De plus, il plaisait à la clientèle par son sérieux et sa

                         discrétion. Enfin, il était de bon conseil et faisait preuve d’un goût inat

                          tendu chez un petit paysan de son âge.

                          Monsieur Gamet, son employeur, comprit rapidement où était son in-

                          térêt et proposa au jeune homme un salaire convenable et un emploi

                          durable. Il le formerait complètement au métier et, avec les disposi-

                          tions qu’il montrait, il se faisait fort d’en faire l’un des meilleurs

                          chausseurs de la ville. Appâté par l’argent régulier et désireux depuis

                          toujours de favoriser son fils aîné Joseph, le père de Gustave lui ac-

                          corda sans beaucoup de discussions le privilège de travailler en ville,

                          privilège que ce dernier ne pensait pas obtenir aussi rapidement. Mais

                          tout le monde était satisfait. Le frère aîné se voyait bientôt maître du <

Félicitations !

Général — Par ratata 04 mai 2008 à 18:23

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